Nuit de noce en 46, pieds et poings liés

Avant propos : rien n’est vraiment faux, tout n’est pas tout-à-fait vrai… Un témoignage-histoire, une histoire de témoignage…

« Dernièrement, peu avant mon entrée à l’hôpital, la femme du Docteur A. m’avait écrit une lettre : « Monsieur le Docteur, mon mari, a besoin de calme pour exercer son métier », disait-elle… A cette demande si légitime, j’avais décidé de ne pas répondre… Jacques, croyais-je, était bien plus que mon généraliste. L’homme qui allait m’accompagner désormais… Ma conviction n’admettait aucune faille : j’aimais Jacques et Jacques m’aimait. Personne ne pouvait me contredire. Même pas lui.

Je le rencontrai la première fois une nuit de mai 1994. Dans un moment d’affolement, j’avais appelé le service médical de garde. Rien ne me paraissait plus important que d’obtenir ce papier : un certificat de BONNE santé. Jacques est arrivé au quatrième étage essoufflé, souriant. Sur ce visage que je découvrais j’aperçus de grosses gouttes,. La sueur s’écoulant le long des joues provoqua chez moi un bref mouvement de recul, Je dis : « désirez-vous quelque chose à boire, Docteur ? » En baragouinant un semblant de « non merci », il sortit de sa poche un mouchoir de tissu fatigué avec lequel il s’essuya d’abord le cou, puis le visage tout entier. Il n’en fallait pas plus pour que je tombe amoureuse de cet homme au corps lourd et au visage meurtri: Jacques se savait laid, s’en excusant presque.

Le médecin me posa quelques questions. Je lui expliquai que je devais passer la douane pour aller à Dakar, … que j’avais besoin de ce certificat, oui. Il fit mine de rien, écrivit les lignes demandées sur une simple ordonnance et me la tendis. En saisissant le papier, je tentai vainement de cacher mon soulagement. Soigneusement, je rangeai mon certificat dans mon portefeuille et relevai la tête. Adossé contre la porte d’entrée, le Docteur souriait toujours. « J’ai encore du travail » me dit-il simplement. Il prit sa veste sur le canapé et l’enfila. « Filez », je lui dis, « vous avez encore du travail, Docteur »…Il descendit l’escalier. Je le regardai faire, accoudée contre la rambarde. Longtemps après qu’il ait refermé la lourde porte cochère, je regagnai mes pénates. L’affolement du début de nuit s’était si bien apaisé que je dormis sans trêve, treize heures.

Je repensai à Jacques dès mon réveil. Dans mon esprit désormais exalté, le délire avait fait son chemin. Fort et si bien que je décidai de prouver à mon docteur d’amour à quel point… A quel point, il était si nécessaire de l’inonder de messages, poèmes tantôt griffonnés sur des post-it, tantôts dits, récités au téléphone. N’importe quel prétexte me paraissait bon pour l’appeler et même, venir jusque chez lui. Un soir, je suis restée ainsi figée plusieurs heures, dans le hall de son immeuble, à attendre l’improbable : une porte qui s’ouvre, un avenir qui promet. Au parlophone, la voix me disait sans doute de rentrer chez moi. Ou peut-être chez mes parents… J’avais en effet passé mon enfance dans ces quartiers calmes de Bruxelles et, à quelques centaines de mètres seulement, m’attendait la maison familiale.

Malheureusement la seule évocation de celle-ci me remplissait d’un sentiment étonnant de dégoût et de peur. Suite à l’une de ces décisions incongrues dans lesquelles j’excellais, j’avais délaissé mes proches depuis près d’un an, non sans le payer d’un sentiment gluant de culpabilité. J’étais triste à faire fuir le plus aguerri des psychanalystes. Dans mes accès de tristesse, je pleurais sans retenue, enfouissant mes larmes, quand l’endroit le permettait, dans le moelleux de l’oreiller. Dans cette vie sans joie, je me démenais pourtant. Idée saugrenue de plus, j’avais repris sur le tard des études supérieures. L’idée d’obtenir un papier riche de promesses me donnait une force inouïe, du courage à revendre. J’ai bataillé ferme, n’ayant plus le temps ni l’énergie de penser à moi.

A l’époque, mes enfants apprenaient tout juste à lire et à compter. Heureusement, avec facilité. Et ils revenaient de l’école sinon heureux du moins confiants. Le soir, je les invitais à s’asseoir à mes côtés sur le vieux canapé qui me servait, la nuit venue, de lit. Ils choisissaient alors parmi leurs nombreux livres, l’histoire que j’allais leur raconter. Ils aimaient tout. Un jour, je refermai le livre et me lançai dans une histoire abracadabrante que j’inventai à l’instant. Ils n’ont plus aimé, ils ont adoré. Moi, je n’ai jamais très bien compris pourquoi « maman savait si bien inventer les histoires »… Je manquais de confiance en moi depuis toujours.

Une nuit de juin 94, le Docteur A. se décide enfin à me laisser entrer chez lui et à m’installer. Un moment, je suis heureuse. Souvenir très précis de cet instant – délicieux s’il en est -, où assise sur le divan du salon, je déguste les fruits de ma persévérance. Qu’ai-je encore à espérer de la vie ? Que l’être aimé survive, c’est tout.

Je l’entends téléphoner dans l’autre pièce. La conversation se prolonge mais rien ne m’inquiète. Je ne crains rien, ni personne. Même pas la police que je devine à l’autre bout du fil… Mon ange est légiste, il a des amis dans la police… C’est tout simple, n’est-ce pas ? Ses amis vont arriver… et voilà que se pointent, en effet, trois policiers en uniforme. En bonne maîtresse de maison, je leur propose un verre de rouge… « Jamais pendant le service » me lance l’un d’entre eux avant de me menotter dans le dos et de m’inviter à monter dans la voiture.

Mon rêve s’est brisé mais moi, j’y crois encore. La voiture m’emmène aux urgences de l’hôpital B. de Bruxelles. La psychiatre de garde me fait attendre longtemps dans le couloir. Si longtemps que je pars, que je pars de là… que je fuis cet endroit incongru, inconnu au bataillon de mes rarissimes hospitalisations. Bien sûr, la police mettra peu de temps à me retrouver et à ramener aux urgences.

Après un nouveau temps d’attente, Le Docteur W. me reçoit dans une pièce minuscule et assise en face de moi, me pose quelques questions simples auxquelles je réponds, tant bien que mal. Un moment, elle sort du bureau. J’en profite immédiatement pour téléphoner à Jacques. Je lui explique que je rêve de passer ma nuit de noce ici, dans une chambre d’hôpital, salle 46.

Une heure plus tard, je me retrouve sur un lit blanc, allongée sur le dos. Plusieurs infirmiers et infirmières sont debout autour de moi, très en affaire. En juin, il fait chaud et d’ailleurs, j’ai très chaud. Une grande bâche est posée sur mon corps. De grosses cordes semblent servir de lien. Je me rends compte que je vais bientôt être ligotée. Personne n’a jugé bon de me regarder, de me parler. Sous la bâche, je suis toute habillée. Un soignant me pique dans la fesse puis me laisse, sans dire au revoir. Je ne comprends rien à ce qui m’arrive, j’appelle au secours, plusieurs fois. N’étais-je pas en danger ? Avant de m’endormir, j’essaie de me raccrocher à mon délire pour calmer l’angoisse. Heureusement, je m’endors. Mais au matin, même cinéma. J’ai peur, j’ai soif, j’ai chaud. Je sue là en dessous. J’appelle au secours, personne ne répond. Merde ! Les médicaments ont un temps d’action limité. N’y a-t-il personne dans cette maison pour se rendre compte de cette évidence ?

Au lever du jour, un visage d’ange enfin… un infirmier souriant, compatissant. Mais ma première nuit d’hôpital n’a pas pris fin. Je me rendors et me réveillerai – vraiment – dans un autre hôpital de la région bruxelloise. De cet hôpital, je ne connais que le nom … C’était drôle quand, enfants, on se moquait de ceux qui y étaient internés…

Cet été là, au pavillon fermé des femmes, Nathalie et Nora ont retenu toute mon attention. La première est une jeune femme très entourée. Je fais sa connaissance très vite. Elle me raconte qu’elle aime Joël, hospitalisé dans un autre pavillon de la clinique. Joël est au cabanon, me dit-elle… Elle aussi, par solidarité, voudrait bien… Moi, je n’ai jamais entendu parler de cabanon de ma vie. Je sais seulement que je suis arrivée ici pieds et poings, liés. Nathalie désire-t-elle vraiment souffrir autant ? Je ne sais pas. Mais quand le personnel soignant accèdera à sa demande, je suis stupéfaite.

23 juin 1994. Souvent, je le vois bien, Nathalie a mal, mal à l’âme torturée par cette maladie dont je connaîtrai le nom bientôt, moi aussi. Mais qui sont donc tous ces gens, garçons et filles, rassemblés autour d’elle dans le jardin ? Ils écoutent de la musique. Ils semblent heureux. Heureux ! J’ai trente ans aujourd’hui et je crois bien que je suis perdue, en dehors du temps. Je fixe des yeux un des amis de Nathalie. Je pense bien que je le connais, je ne dis rien. Mes parents sont assis à côté de moi, dans l’herbe. Trône entre nous, un bouquet de fleurs. Je leur raconte, peut-être, que les filles m’ont écrit une carte. L’une après l’autre, elles l’ont signée. Plus de place pour rien sur ce petit bout de carton ! Je suis heureuse de ça. Et je punaise la carte au dessus de mon lit.

Nora, la seconde jeune femme de mes souvenirs, a signé, elle aussi, la carte. Nous sommes toujours le jour de mon anniversaire, le 23 juin. La veille, dans la file pour les médicaments, elle était devant moi. Elle parlait fort, sans arrêt. Les autres patientes l’écoutaient distraitement, … La voix doucereuse de la femme volubile tranchait avec un physique indélicat, de ceux qui donnaient à penser qu’il cachait d’autres qualités. Nora savait se faire des amis. Mais moi je restais silencieuse, indifférente aux babils senti-mentaux de ces femmes que j’apprenais bien maladroitement, à connaître.

Mais aujourd’hui, dans la file, point de Nora. … … Enfermée dans sa chambre, je reconnais sa voix à l’instant, la grosse italienne aux yeux cernés, crie. Autrement plus fort qu’hier. Elle appelle à l’aide. Elle est sous bâche, c’est sûr. Je l’écoute douloureusement, faisant les cent pas dans le couloir. Je voudrais tant lui parler. Certains l’ont fait, au travers de la porte. Mais j’hésite. Un regard compatissant ne serait-il pas plus utile ? Derrière la vitre de leur bureau, les infirmiers et infirmières s’affairent. Je les crois insensibles. Je les regarde, implorante. Quand vont-ils arriver, faire en sorte que tout cela cesse ? Rarement la souffrance de l’autre ne m’a été aussi insupportable…

Je m’interroge encore aujourd’hui, près de quinze ans après ma rencontre avec Nora et Isabelle. En arrivant aux urgences, j’étais sereine. Prête à m’enfuir peut-être, oui. Mais était-ce une raison suffisante pour me mettre sous bâche ? La réponse est non, mais à qui en vouloir ? La psychiatre ne me connaissait pas et a cru bon, sans doute, de me protéger contre moi-même. « Nous sommes parfois amenés à prendre des décisions dans l’urgence », m’explique ma psychiatre actuelle… En quinze ans, les choses ont évolué et nous réfléchissons à deux fois ».

Et si nous y réfléchissions une troisième fois, entre nous… ?

M. – le 03 février 2009

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